25 mai 2004

Le Manitoba : Au pays de Gabrielle Roy
par Louise Gaboury - GoMédia

Même si son roman le plus connu, Bonheur d'occasion, avait pour cadre un quartier ouvrier de Montréal, l'auteure de renommée internationale Gabrielle Roy n'était pas québécoise mais bien manitobaine. Et malgré une jeunesse plutôt discrète, ses traces sont encore visibles, ici et là, au Manitoba. Fille d'émigrants québécois attirés par cette plaine immense qui ne peut retenir ceux qui veulent partir, Gabrielle Roy quitta le Manitoba en 1937 pour ne plus y revenir qu'épisodiquement. Des années après son départ, elle a pourtant merveilleusement décrit les Prairies, pays de son enfance et de sa jeunesse, comme si vivre loin de sa terre natale l'en avait rapprochée davantage.

C'est à l'ombre des paisibles rues de Saint-Boniface, annexée à Winnipeg en 1972, qu'a grandi la future lauréate du prix Fémina, du prix du Gouverneur général et de la décoration de Compagnon de l'Ordre du Canada. Le pont Provencher, qu'elle empruntait à pied avec sa mère pour se rendre au Eaton de Winnipeg, est toujours là. La cathédrale, où elle raconte être allée prier dans La détresse et l'enchantement, a peut-être brûlé en 1968, mais on lui a conservé toute sa majesté en maintenant ses ruines intactes. Droit devant, le cimetière garde les restes de Mélina et Léon, ses parents, ainsi que ceux de ses deux soeurs, mortes en bas âge.

Le petit bois de chênes du bout de la rue Deschambault, lui, a disparu. Il n'en reste que quelques arbres chétifs, et il faudrait beaucoup d'imagination à une petite Christine de La route d'Altamont pour y jouer, aujourd'hui, à La Vérendrye partant à la conquête des Rocheuses!

La plupart des maisons de la petite rue peu passante devaient déjà être là à l'époque, et la maison où Gabrielle est née, en 1909, a été déclarée monument historique. Le prunier et les pommiers plantés par Léon Roy ont disparu, mais on sent planer la présence de Gabrielle dans cette fenêtre du grenier où elle allait rêver, ainsi que sur le balcon où son père lui avait installé un hamac à l'ombre des grands arbres.

Les villages du sud
À 20 ans, Gabrielle Roy quitte Saint-Boniface pour aller enseigner dans les petits villages du sud où vit toujours une importante communauté francophone. En sortant de Winnipeg, on se sent tout de suite envahit par l'immensité de la plaine, vaste étendue aride balisée par des bouquets d'arbres maigrelets qui semblent veiller sur cette mer sèche, sans vague et sans reflets.

Cathédrale et cimetière de Saint-Boniface, Manitoba
Le premier poste d'institutrice de Gabrielle l'amène à Marchand, à une heure de route de Winnipeg. Malheureusement, l'école de ce minuscule village qui s'étire le long d'une route poussiéreuse n'existe plus. Mais on retrouve bientôt la trace de l'écrivaine à Cardinal, "village plus important, moins pauvre, guère plus animé pourtant, situé à l'autre bout du pays", comme elle le disait elle-même. Encore aujourd'hui, ses paroles évoquent très justement cette triste campagne dépeuplée.

Situé à moins d'une centaine de kilomètres au sud-ouest de Winnipeg, Cardinal est maintenant plus modeste que Marchand. Du petit village peint en rouge décrit dans Rue Deschambault, Ces enfants de ma vie et La détresse et l'enchantement, il reste peu de choses: quelques maisons regroupées frileusement et une église historique encore pimpante au bout d'un chemin de terre.

Et c'est dans un petit cimetière entre Somerset et Saint-Léon, où sa mère a grandi, que reposent les grands-parents de Gabrielle, Élie et Émilie Landry, originaires de Saint-Alphonse-de-Rodriguez, près de Joliette, au Québec.

Le pays de la petite poule d'eau
En mettant ensuite le cap vers le nord-ouest, on s'enfonce dans la plaine sans fin avec ses larges routes interminables qui semblent ne mener nulle part. À perte de vue, il n'y a que la plaine immense et le ciel encore plus grand, quelques élévateurs à grains solitaires et de rares fermes protégées par un rempart d'arbres, comme des oasis dans le désert. Sous le soleil, là-bas, aux confins de la terre, la route semble se changer en rivière, mirage des prairies.

L'horizon se modifie à la hauteur du parc national du Mont-Riding. Là, quelques escarpements rompent la monotonie. Les points sur la carte routière ne représentent parfois que quelques maisons, à peine un hameau ou des granges abandonnées...On passe par Sainte-Rose-du-Lac, Rockerton, Toutes-Aides, Meadow Portage et, enfin, Waterhen, après des heures de route. Ces noms évoquent tous les personnages colorés peints par Gabrielle dans La petite poule d'eau, roman paru en 1950. On s'attend à voir apparaître Luzina, le capucin de Toutes-Aides et Martha, l'héroïne courageuse d'Un jardin au bout du monde.

Dans ce pays lacustre, le très faible clapotis de la rivière n'est troublé que par les cris des oiseaux et le lancinant sifflement du vent. Nous voilà maintenant devant l'île Gabrielle Roy, rebaptisée ainsi par la Commission de toponymie du Manitoba, en 1989. Il faudra rouler encore sur un chemin de terre pour arriver à l'endroit idyllique évoqué par Gabrielle dans son deuxième roman, écrit dix ans après son séjour dans la région, alors qu'elle voyageait en Europe avec son mari.

Mais il ne subsiste que peu de vestiges de la vie des Côté sur l'île de la Petite-Poule-d'eau; de l'école, il ne reste plus qu'un bout de mur en ruine. Et pour parler de ce pays perdu avec autant de poésie, il faudrait être doté de l'imaginaire de Gabrielle Roy ou partager sa nostalgie incommensurable pour sa terre natale.

Après cet été au bout du monde, Gabrielle reviendra à Winnipeg avant de quitter le Manitoba, un soir d'automne 1937. Le Manitoba, lui, ne la quittera jamais.